Mercredi 2 juin

Soirée au Local Piquemil

18h // Introduction générale

Pourquoi faire une semaine contre la numérisation du monde et des existences ? D’abord parce que, grâce au numérique, le confinement a rendu le « monde à distance » plus présent que jamais. Ensuite parce qu’avec la « transition écologique », l’industrie numérique et ses usages font partie du dispositif de « relance », donc de gouvernement, qui sont mis en place pour gérer la catastrophe ambulante qu’est notre monde régit par l’économie. Enfin, parce que nous n’entendons pas rester passifs et impuissants, il nous faut des connaissances, des images et des outils pour faire exister autre chose.

19h // Repas
20h-21h // Projections // Mise en scène de la femme, mise en ligne de la douleur

Les images ne sont plus une représentation du réel, elles sont devenues le réel. La production constante d’image sur internet a changé le rapport du cinéma à la création d’images et un nouveau genre cinématographique a vu le jour : le desktop movie, des films entièrement dans des bureaux d’ordinateurs, qui analysent cette banque monstrueuse d’images en perpétuel accroissement.Parmi toutes ces vidéos, il existe les vidéos de femmes, où elles se mettent en scène, performant des injonctions à une féminité très codifiée (le ménage, le maquillage…). Deux jeunes réalisatrices ont pris au sérieux ces images, les ont décortiquées et remontées montrant l’existence d’une communauté de la douleur, qui pourtant performe au mieux ce qui la fait souffrir. 

Clean with me (After Dark), Gabrielle Stemmer, 2019, 21mn

Sur YouTube, des centaines de femmes se filment en train de faire le ménage chez elles. Le travail invisible devient visible et producteur de salaires à six chiffres, la femme au foyer devient auto-entrepreneuse, mais bien plus que de simples tutos et derrière l’épanouissement familial affiché, ces vidéos dévoilent des détresses et solitudes vertigineuses. 

Watching the pain of the others, Chloé Galibert, 2018, 31mn

Une jeune réalisatrice tente de comprendre le malaise qu’elle a ressenti durant le visionnage d’un film de Penny Lane, The pain of the others, qui reprend des vidéos de femmes atteintes d’une mystérieuse maladie virale, qu’on dit transmise par internet et non reconnue par la médecine hégémonique : la maladie de Morgellons. Si le regard masculin injonctif rend malade le corps des femmes, à tel point qu’il vaut mieux être malade que vieillissante, la vidéo permet t-elle de devenir actrice de sa propre catharsis pour s’en guérir ou aggrave t-elle ce mal ?  

Jeudi 3 juin

Journée au Local Piquemil età la Chapelle

10h-12h // 14h-16h // Atelier d’autodéfense numérique (au Local Piquemil)

S’il peut paraître aujourd’hui difficile de se passer des outils numériques tant dans nos quotidiens que dans le cadre de nos luttes, y avoir recours systématiquement posent de réelles questions d’enjeux à long terme. Néanmoins, lorsque l’usage se fait nécéssité, comprendre à minima le fonctionnement de ces appareils et des réseaux limite les risques qu’ils se retournent contre nous. Venez partager un moment pour discuter theorie et pratique de la sécurité dans un monde numérique.

Atelier ouvert à toutes et tous quelque soit votre affinité avec ces outils.

Inscription sur link.infini.fr/autodefnum (pour permettre aux orgateur.rices d’anticiper le nombre de participant.es)

17h-19h // Technologies de la jouissance (à la Chapelle)

Donna Haraway écrit en 91, qu’il vaut mieux être un cyborg qu’une déésse, c’est-à-dire qu’il faut partir de l’impureté de nos corps-machines plutôt que de rêver à une quelconque origine naturelle. Preciado particulièrement et les théories queer plus généralement pensent les corps comme un amalgame impurs de prothèses, de smartphones comme prolongement de mains, de godemichés, de pilules contraceptives ou pour bander. Avec la mise à l’épreuve de la frontière entre corps et technique et à travers l’exemple des sextoys connectés on peut se demander où l’on jouit lorsqu’on jouit ? Jouit-on avec un organe en peau, dans le cloud, ou par du caoutchouc ?

19h // Repas (à la Chapelle)
20h-21h // Projections et discussions avec les réalisateurs (à la Chapelle)

Le passant intégral, Léo Richard, 2017, 10mn

Un talentueux figurant — sans doute le plus talentueux de l’histoire du cinéma — déplore la destruction de son métier par les foules de synthèse, et sa nécessaire reconversion professionnelle dans les technologies de contrôle des foules.

Les idées s’améliorent, Léo Richard, 2018, 20 min

Paris, futur proche indéterminé. Dans les locaux d’une entreprise new tech, des jeunes précaires nourrissent le répertoire de la surveillance informatisée en assignant à chaque geste d’un catalogue vidéo une émotion identifiable. Jusqu’à ce qu’un extrait échappe à toute classification… De par ce qui, dans l’image mouvante et le mystère d’un visage, déborde l’assignation au sens, une exploration avec Lautréamont en ligne de mire de ce que signifie aujourd’hui une politique des corps et des images. (Nicolas Féodoroff)

Rose Minitel, Olivier Cheval, 2019, 26 minutes

Au début des années 1980, Brocatella chante les louanges de la télématique à son ami Niño qui n’y connaît rien. Pourtant, son travail d’employée du minitel rose l’ennuie et ne lui permet pas d’oublier son ex, Electra. Mais l’amour est peut-être à la portée d’un clic… Rose Minitel raconte en trois jours et sept chansons le destin fantasque et tragique de l’une des premières victimes de ces miroirs aux alouettes que tend la télématique aux cœurs trop solitaires.

Vendredi 4 juin

Journée au CRAS

14h-16h // L’écologie, science de gouvernement ou savoir contestataire ? (Groupe « écologie » de l’école de philosophie)

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’écologie a forgé une connaissance scientifique des milieux vivants grâce aux concepts de la cybernétique (science du contrôle et de l’information) et des nouvelles technologies de collecte et de traitement des données. On essaiera de comprendre à partir de là pourquoi la science des écosystèmes est à la fois un outil de gouvernement et de contestation.  

16h -18h // Exposé critique autour de l’application des nouvelles technologies dans le cas de l’agriculture (Groupe « écologie » de l’école de philosophie)

Comment les savoirs et techniques liés à l’agriculture sont transformés par la technologie et ses perpétuelles innovations ? Quelle est la place des technologies de l’information ? Quelles sont les tensions liées à la transformation du métier d’agriculteur ? Explorons ensemble 30 ans d’évolutions et d’application des techniques dites « de précisions » et « numériques »

18h-21h // Forensic Architecture, image et vérité au 21ème siècle (Groupe « cinéma » de l’école de philosophie)

La technique du Cinématographe étant née avec le 20ème siècle, on a prédit sa mort dans les années 90, et avec elle, celle d’un certain rapport entre la vérité, le temps et le regard. Pendant cent ans, le Cinématographe avait été ce procédé capable de dire : voyez comment cela s’est passé, et comment quelqu’un l’a vu. Cette capacité lui a naturellement donné une place de choix dans toutes les dystopies dont ce siècle a été le théâtre, mais aussi dans toutes les résistances qui s’y sont opposé.

Progressivement, des enfants concurrents du cinéma (la télévision, la vidéosurveillance, l’image numérique, l’image de synthèse) ont renversé le monopole de ce rapport entre vérité, temps et regard. Ou plutôt, ils ont mis en péril la place des yeux dans ce rapport : œil de l’opérateur, œil du monteur, œil du spectateur. En 1997, alors qu’un cinéaste déplore, sur France 2, l’avènement d’un « monde d’images sans regards » , un philosophe lui rétorque qu’au contraire, l’image virtuelle va augmenter notre capacité à voir.

Quel bilan tirer de ces prophéties, maintenant que nous sommes déjà avancé.e.s dans notre siècle ? Il est certain que l’écrasante majorité des images produites et circulant aujourd’hui sont traitées par des algorithmes plutôt que vues, et même lorsqu’elle sont vues, elles sont déjà-analysées, déjà-triées, déjà-recommandées. Il est tout aussi certain que ces opérations recoupent toujours plus des opérations de contrôle.

Faut-il pour autant partir en guerre contre l’image numérique ? La seule existence, depuis 2010, du laboratoire Forensic Architecture , devrait nous contraindre à la nuance. Utilisant des techniques d’analyses d’images et de modélisation pour dénoncer des crimes d’état, détournant les images de la surveillance contre elle-même, transformant en preuves solides des poignées de pixels ou de métadonnées récoltés dans les décombres de guerres asymétriques, les chercheur.eus.es de Forensic Architecture nous invitent à penser une nouvelle ontologie de l’image au 21ème siècle.

Samedi 5 juin

Journée au Local Piquemil

10h-11h30 // Gotthard Günther et la conscience des machines (Groupe « cybernétique » de l’école de philosophie)

Les concepts d’information et de rétroaction déterminent ce qu’on entend par numérique. Autour de 1945, c’est en mobilisant ces concepts que des disciplines comme la logique, la psychologie et l’ingénierie ont produit les premiers ordinateurs, ainsi que l’horizon même du règne numérique sur les sociétés humaines. Il s’en suit que l’ordinateur, comme objet, machine et structure, n’est pas seulement de cause mécanique et électronique, mais aussi conceptuelle. Non seulement physique, mais aussi métaphysique. Cette conclusion guide la pensée de Gotthard Günther. L’intervention se concentre sur le lien que pense Günther entre la machine et la conscience. Elle enseigne, dans l’idée d’une auto-défense métaphysique, à concevoir l’histoire de l’ordinateur sur le long terme. 

11h30-13h // Pour en arriver au « smart » : l’intelligence, entre informatique, philosophie et politique (Groupe « cybernétique » de l’école de philosophie)

Tout est smart aujourd’hui : les téléphones, les réseaux électriques et même les villes. En anglais, cela signifie « intelligent, futé, malin »  mais peut aussi vouloir dire « élégant ». Ce qui est smart est à la fois connecté, calculateur et beau, simple à utiliser. Avec cette nouvelle image de l’intelligence, c’est tout un monde qui se déploie matériellement (des infrastructures, des aménagements, des objets), politiquement (des communautés, des techniques de gestion, de surveillance, etc) et éthiquement (de nouvelles relations à soi, aux autres, au monde). Nous reviendrons ici sur l’évolution de la notion d’intelligence (en Europe et aux États-Unis), depuis l’émergence de la cybernétique (1943-1953) jusqu’à aujourd’hui. D’abord pour affûter notre perception du présent, ensuite pour élaborer d’autres formes d’intelligence collective.

CREATOR: gd-jpeg v1.0 (using IJG JPEG v62), quality = 100
13h-14h30 // Repas
14h30-16h // Technologies numériques, liberté et autonomie, Aurélien Berlan (Écran total)

Si la liberté d’expression que permet Internet ne peut être niée en ces temps d’obscurantisme médiatique, la liberté que l’on associe plus généralement aux technologies notamment numériques (« la délivrance »), se fait, en réalité, au détriment de celle que l’on perd par le biais de la dépendance que génère ces technologies: « l’autonomie ». C’est à travers l’examen de différentes conceptions de la liberté et de leurs propositions (s’affranchir de la prise en charge de nos besoins matériels et de la vie politique) que se dégage justement la nécessité d’une « reprise en main » de nos dépendances par une autonomie à la fois matérielle et politique.

18h-20h // L’internet, la communication et le contrôle Félix Tréguer (Quadrature du Net)

À travers une histoire croisée de l’État et des luttes politiques associées aux moyens de communication, Félix Tréguer montre pourquoi le projet émancipateur associé à l’Internet a été tenu en échec et comment les nouvelles technologies servent à un contrôle social toujours plus poussé.

Dimanche 6 juin

Journée au Local Piquemil

10h – 11H30 // Histoire et actualités du croisement des fichiers en France, Laurène Le Cozanet (Ehess)

Je propose de raconter l’histoire des croisements de fichiers en France, saisie à travers les tentatives de régulation dont ils ont fait l’objet depuis les années 1970. Concrètement, je m’intéresse au travail de la CNIL (Commission nationale informatique et libertés) – à ses redéfinitions, aux obstacles qu’il a rencontrés, aux mises en relation qu’il a suscitées. Si cette histoire permet de retracer ce que l’État fait du numérique, au-delà des affaires les plus spectaculaires, on y lit aussi ce que le numérique fait à l’État, notamment en matière de souveraineté.

11h30-13h  // Ficher n’est pas jouer, ETA-SF

Postulons un monde de grattes-papiers qui occupent leur journées à remplir le plus de fiches possibles pour compiler le plus d’informations possibles sur le plus de gens possibles, dans l’hypothèse tordue de pouvoir leur nuire avant qu’éventuellement ils ne nuisent. Ce peuple existe. Sa cosmologie est encore obscure, ses usages incompréhensibles. La visée mesquine qu’ils poursuivent à notre encontre, par contre, est plus simple à lire. Il nous faut les comprendre, il nous faut les combattre. Pour cela, le programme rennais Expérimentation en terres administratives – section Fichage (ETA-SF) est à la croisée de l’étude ethnographique, de la tentative littéraire absurdo-bureaucratique et de l’offensive d’auto-défense administrative.

13h-15h // Repas
15h-17h // Accélération de la numérisation pendant la crise du covid, Célia Izoard

La possibilité que nous soyons en train de basculer vers un nouveau régime social, sans contact humain, ou avec le moins de contacts possibles et régulés par la bureaucratie, est décelable dans deux évolutions précipitées par la crise sanitaire : l’aggravation effrayante de l’emprise des Technologies de l’information et de la communication (TIC) sur nos vies ; et son corollaire, les projets de traçage électronique des populations et de passeport sanitaire au nom de la nécessité de limiter la contagion du Covid-19. C’est ce « grand bond en avant » numérique et l’avenir qu’il nous prépare qu’il nous semble nécessaire d’aborder pour clôturer cette semaine. 

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer